L'ETOILE ET SON HISTOIRE par Ghislain LANCEL

Les cloches de L'Etoile

L'on est très bien documenté sur les trois cloches qui se trouvèrent en dernier lieu dans le clocher de l'église de L'Etoile et qui remplacèrent dès 1902 celle qui avait été cassée accidentellement. Pour les précédentes, les informations manquent. Surprise, les fouilles effectuées dans le sous-sol de l'église ont révélé qu'une cloche avait été coulée sur place !

Les 3 cloches de 1902

Le 20 juillet 1902 furent bénites les 3 nouvelles cloches en remplacement de la vieille cloche. Le Journal du Dimanche se fait un grand plaisir de relater avec emphase l'événement qui avait attiré 3000 personnes.

 

" L'Etoile. Lorsque le train vous emporte à toute vapeur et que penché à la portière de votre compartiment, vous contemplez le grâcieux paysage que déroulent sous vos yeux la vallée de la Somme et les riantes collines d'alentour, tout à coup, à mi-chemin d'Amiens et d'Abbeville, vous voyez se dresser devant vous l'antique église de l'Etoile. Fièrement campée sur son rocher, elle est là comme une tour puissante, résistant bravement aux injures du temps et aux coups de la tempête. Comme elle domine bien la population agricole et ouvrière groupée autour d'elle ! comme elle semble bien près du ciel cette maison de Dieu ! Et vous vous dites à vous-même que l'Angelus descendant des hauteurs de ce clocher doit s'égrener en notes joyeuses dans la vallée. Hélas ! depuis de longues années, cela n'était plus qu'un rêve. La vieille cloche avait perdu sa voix et ne faisait plus entendre que des sons tristes et mélancoliques. Mais dans les premiers jours d'avril une joyeuse nouvelle se répandit dans la paroisse. On allait avoir une cloche, peut-être même trois cloches. Homme d'initiative intelligente et de patiente énergie, M. Ducrotoy, maire de l'Etoile, directeur de l'usine des Moulins-Bleus, prit le parti de faire appel à la générosité de tous. Et bravement il tendit la main. Et avec un entrain admirable les bourses se délièrent. La pièce d'argent de l'ouvrier se joint à la pièce d'or du riche, si bien que le résultat dépasse toutes les espérances. Trois cloches furent commandées à la maison Daperon-Lecul, d'Amiens [L'une des innombrables copies de ce document ajoute à cet endroit : C’est un agriculteur de la commune qui s’est offert pour aller les chercher avec un attelage de bœufs !]
" Dimanche matin [20 juillet 1902], elles faisaient leur entrée dans la paroisse, mais sans pompe et sans apparat, car elles n'avaient pas reçu encore la consécration de l'église. La bénédiction solennelle était fixée à 3 heures [... (malgré les craintes d'orage)] on était accouru en foule de Condé-Folie, de Long, de Flixecourt et de toutes les paroisses d'alentour.
" La cérémonie était présidée par M. l'abbé Vaquette, doyen de Picquigny, délégué par Monseigneur pour bénir et consacrer les nouvelles cloches. Il était assisté de M. l'abbé Trouvé, curé de Condé-Folie, de M. l'abbé Lonnoy, curé de Flixecourt, et de M. l'abbé Gosse, curé de Mouflers. M. l'abbé Pruvot, curé de l'Etoile, s'était multiplié pour donner à cette fête le plus d'éclat et de solennité possible, et il y a parfaitement réussi du reste.
" A l'issue des Vêpres, on se rendit en procession au nouveau cimetière où les cloches attendaient la consécration solennelle. Une longue et belle théorie de jeunes filles en robes blanches donnaient à cette solennité ce cachet de fraîcheur et d'innocence qui convient à un baptême. La fanfare municipale avait tenu à honneur de prêter son gracieux concours, et les échos d'alentour retentissaient de ses joyeux accords. La compagnie des sapeurs-pompiers faisait escorte le long de la route. Immédiatement après le clergé s'avançaient M. Le Maire de l'Etoile et Mme Ducrotoy, M. et Mme Charles Devauchelle, M. et Mme Ulysse Fricot, parrains et marraines des nouvelles cloches. Venaient ensuite le Conseil municipal et le Conseil de fabrique. Le cortège se rendit à l'extrémité ouest du cimetière où sous un dôme de feuillage les cloches attendaient.
" Chacun prit place et le silence le plus profond se fit alors dans toute l'assemblée : M. le chanoine Rambour, aumônier du lycée d'Amiens venait de gravir les degrés de la chaire. Vraiment le spectacle qui s'offrait alors à tous les regards était de ceux que l'on ne peut oublier. Au premier plan, sur la colline dominée par le camp de César s'étageait une foule de plus de trois mille personnes ; au-dessous les maisons du vieux l'Etoile, plus loin, les cités ouvrières des Moulins-Bleus, et plus loin encore les eaux bleues de la Somme avec son ravissant paysage de peupliers et de roseaux. Pendant près d'une heure, l'orateur sut retenir sous le charme de sa parole l'attention de son auditoire. Je m'en voudrais de ne pas cueillir au hasard quelques-unes des pensées de ce magnifique discours [...]. Et voilà pourquoi l'Eglise a voulu que la cloche avec sa puissante voix d'airain rappelât à l'homme courbé sur la charrue aux champs ou sur son métier à l'usine que la terre ne doit pas être le but de nos travaux et que la vraie patrie, c'est le ciel. Trois fois par jour elle sonne l'Angelus pour que nous nous souvenions de ne pas laisser se passer la journée sans élever un instant nos pensées vers Dieu [...].
" Et maintenant, dit l'orateur, terminant par une brillante apostrophe, maintenant que vous allez recevoir la consécration du représentant et du ministre de Jésus-Christ, ô cloches qui allez êtres baptisées sous les beaux noms de Léonie, Laure et Gabrielle, sonnez à l'unisson [...].
" La bénédiction s'accomplit selon les rites, au milieu du recueillement le plus profond [...]. Et bientôt bénites et consacrées, les nouvelles cloches vibrèrent en un joyeux, en un harmonieux carillon, sous la main de Monsieur le Doyen de Picquigny, de M. le Curé de l'Etoile et des parrains et marraines. Un Te Deum d'allégresse sortit de toutes les poitrines et la foule rentra à l'église pour recevoir la bénédiction du St-Sacrement.
" Le soir, un banquet offert par les parrains et marraines réunissaient à la mairie, le conseil municipal, le conseil de fabrique, le Doyen de Picquigny, le curé de l'Etoile et tous ses confrères qui avaient pris part à la cérémonie. La cordialité la plus entière présida à ces fraternelles agapes. Les toasts y furent exempts de la banalité coutumière.
"M. Ducrotoy, maire, M. Charles Devauchelle, M. Magnier rappelèrent en termes très choisis et très applaudis de tous, les différentes circonstances de cette fête magnifique. Et chacun emporta une douce, une délicieuse impression de cette inoubliable journée du 20 juillet 1902. O. G."
[Le Dimanche (1902), p. 70-73].

Au préalable toutes une série de démarches avaient été entreprises, depuis le "traité" avec un fondeur amiénois, jusqu'à l'accord du préfet, toujours soucieux du financement, en passant par l'approbation des Conseils de Fabrique et Conseil Municipal.

Le 6 mai 1902, un contrat sur papier à en-tête de la Fonderie de Cloches Daperon-Lecull, 58 rue du Boucaque à Amiens est signé par le fondeur, qui s’engage : « Entre les soussignés, Monsieur le Maire de L’Etoile (Somme) d’une part et Mr Daperon-Lecull, fondeur demeurant à Amiens d’autre part, il a été convenu ce qui suit : Mr Daperon-Lecull s’engage par le présent à fondre pour la commune de l’Etoile, trois cloches de poids [total] de 830 à 840 Kos environ, au prix de trois francs le kilogr. Le métal fourni par le fondeur sera le véritable métal des cloches antiques composé de 78 à 79 parties de cuivre rouge affiné et de 21 à 22 parties d’étain fin. Mr Daperon Lecull fournira les accessoires de ces cloches au prix de quarante francs les % [100] Kos de cloches [... et] s’engage à faire tenir sur les cloches sans aucune rétribution supplémentaire les Inscriptions qui lui seront envoyées jusqu’à concurrence de deux cents lettres par cloche. Les nouvelles cloches seront rendues à ses frais en gare de Longpré, ou prises dans ses ateliers, mais la vieille cloche lui sera rendue franco en gare d’Amiens ou dans ses ateliers. Il enverra à ses frais un monteur pour diriger le montage de ces cloches ; la commune fournira le passage de ces cloches, ses nourritures, son coucher et les quelques ouvriers pour l’aider dans son travail. Ces cloches seront en accord, harmonieuses et exemptes de défauts ; elles seront ornées de dessins et des emblèmes de la religion... Les vieux accessoires de la cloche cassée appartiendront à M. Daperon Lecull...Fait double et de bonne foi. » La dépense sera toujours chiffrée ensuite à 2400 francs, ce qui correspond à 800 kg de matière première, sans les accessoires (320 francs), mais aussi sans la reprise des 300 kg de la vieille cloche à 2,40 francs le kilo mentionnée sous la signature, soit 720 francs (voir ci-après)...

Le 14 mai 1902, le Conseil de Fabrique donne un avis favorable, les 23 et 24 juin 1902 le Conseil Municipal approuve le traité passé avec le fondeur, sachant que les conditions seront avantageuses pour la commune "qui pourra se libérer au moyen du produit d’une souscription volontaire recueillie en faveur de l’achat de trois cloches". Le 10 juillet 1902, le préfet autorise la commune à effectuer la dépense de 2400 francs pour remplacer la cloche. Et 10 jours plus tard, c'est déjà la bénédiction !

   

Chacun sait que l'église est détruite, mais peu d'entre nous savent que les cloches sont préservées (dans un bâtiment communal). Il est ainsi aisé de relever les indications de baptême gravées sur ces trois cloches.

Les deux plus grandes cloches portent respectivement les mentions : « L’an 1902, le 20 juillet, j’ai été bénite par Mgr VAQUETTE doyen de Picquigny assisté de Mr. PRUVOST curé de l’Etoile. J’ai été nommée LEONIE PAULE LOUISE par Mr DUCROTOY Léon mon parrain et Mme ALIDA ALLOUX ma marraine. » et « L’an 1902, le 20 juillet, j’ai été bénite par Mgr VAQUETTE doyen de Picquigny assisté de Mr. PRUVOST curé de l’Etoile. J’ai été nommée ALEXINE ANTOINETTE GABRIELLE par Mr FRICOT Ulysse mon parrain et Mme ALEXINE NORTIER ma marraine. » La plus petite est gravée : « L’an 1920, le 20 juillet j’ai été bénite par Mgr VAQUETTE doyen de Picquigny assisté de Mr. PRUVOST curé de l’Etoile. J’ai été nommée JULIE LAURE par Mr CHARLES DEVAUCHELLE mon parrain et Mme AUGUSTINE TILLIER ma marraine. Mr DUCROTOY LEON étant maire ».

C'est vers 1958/59 que, suite aux fissures attestées dans le clocher de l'église, le conseil municipal avait préféré faire descendre ces cloches afin de limiter les contraintes sur les murs. L'une des cloches avait été remise en service sur un portique construit à côté de l'église tandis que les deux autres étaient remisées au fond de la nef. Le clocher s'écroula néanmoins, en 1985. La cloche qui se trouvait à l’extérieur, sous le campanile, fut alors décrochée et ce campanile fut rasé pour pouvoir accéder aux gravats du clocher et permettre leu évacuation. La cloche fut alors rangée avec les deux autres au fond de l’église. Aucune n'avait donc été cassée ! Et elles resistèrent à nouveau à l'incendie de 1991... [J. Hérouart].

  

Dans le cadre du projet de reconstruction de l'église étudié par Roux-Tognella, l'entreprise Bodet (Roubaix) avait réalisé à la date du 2 juin 1999 un état des lieux (p. 50, 75-76), précisant l'état des cloches : de la plus grosse à la plus petite, elles ont respectivement pour diamètre à la base 845, 760 et 685 mm ; elles pèsent 350, 260 et 190 kg. Toutes les trois sont en bon état, sans usure aux points de frappe, oreilles et bélière aussi en bon état, mais les baudriers de battant sont tous à remplacer. Pour toutes ces cloches, d'après la forme du battant, elles étaient en mode "lancé-franc". Les efforts développés à prendre en considération étaient de 950, 700 et 510 kg.

La cloche cassée en 1902

Il faut bien le dire, on ne sait presque rien de la précédente cloche, celle cassée en 1902, et il y peu d'espoir de la retrouver un jour puisque le contrat de 1902 (voir ci-dessus) mentionnait en post-scriptum qu'elle serait reprise par le fondeur : "Je reprendrai votre cloche estimée 300 Kos environ à 2 francs 40 c. le kilogr." C'était donc une belle cloche dont le poids, 300 kg, la situait entre les deux plus grosses des trois nouvelles (260 et 350 kg), fondue dans un alliage de qualité (puisque repris à 2,40 francs du kilo au lieu de 3 francs pour les neuves). Mais le transport fut à la charge de la commune " la vieille cloche lui sera rendue franco en gare d’Amiens ou dans ses ateliers". On l'a vu, le curé rappelait que "La vieille cloche avait perdu sa voix et ne faisait plus entendre que des sons tristes et mélancoliques..." Mais à quel âge devient-on une vieille cloche...

Seul un acte de baptême de cette cloche, pourrait nous renseigner sur son âge, mais il n'a pas été signalé dans les registres paroissiaux (une relecture complète des actes serait toutefois à faire). Si cet acte n'y est pas, et c'est probable, il faudrait donc le situer dans les années de lacunes des registres (du 9 novembre 1718 au 20 février 1719) où plus certainement avant 1700 où les registres sont incomplets ou inexistants pour L'Etoile.

Signalons pour information, le baptême en 1700 d'une cloche du secours de Bout-de-Ville, aujourd'hui faisant partie du territoire de Flixecourt, mais étant alors du ressort du curé de L'Etoile : "Le second de may 1700 a esté bénite une cloche au Bout-de-le-Ville par maître Antoine Leclercq, curé de Lestoille, et a estée nommé Françoise par François Maressalle, prévost de Flixecourt, et demoiselle Françoise Gry, de Ville" [Flixecourt GG 25, p. 346 v°]. Mentionnons aussi que les cloches pouvaient provenir de fondeurs spécialisés et rares en France. Avant la Révolution, à Flixecourt, il y avait eu un procès relatif aux cloches contre les Hanriot, fondeurs à Huilliécourt, en Lorraine [Flix. GG 2/3].

Que sont devenues ces trois lourdes cloches ? Elles furent entreposées pour un temps dans un réduit entre le "Bol de lait" municipal et les ateliers municipaux, puis en face dans la cour Flandre. Elles sont dorénavant "en sureté" (André Castello, 2008).

Une cloche coulée dans l'église !

Après la destruction de l'église et le projet de reconstruction, les fouilles du sous-sol réalisées par l'AFAN en juillet/septembre 2000 ont révélé qu'une cloche, certainement plus ancienne encore, avait été coulée sur place !

"Le moule à cloche. Outre les creusement pour inhumer, le sol 1003 [sol pentu en terre battue de niveau - 39 à - 63 cm au fond de la nef, le niveau zéro étant celui du dernier pavage dans le chœur] est perturbé lors de la fabrication de la cloche ; des éléments du moule 1091 ont été retrouvés en place : la seule assise subsistante (Altitude : - 188 cm) est constituée de briques liées à l’argile rubéfiée sous l’action de la chaleur. L’argile qui tapisse l’intérieur conserve la forme évasée de la lèvre de la cloche. Le diamètre maximum de l’objet était d’environ 48 cm. Lors du démoulage, le moule a été presque entièrement détruit. La section qui est conservée montre que la pièce a été retirée après avoir été ripée vers le sud. L’emplacement choisi pour fondre la cloche, le fond de l’église, permettait de limiter le transport de l’objet fini vers le clocher tout proche, tout en laissant libre l’allée centrale et l’entrée dans l’édifice."

  

Ce moule se trouvait près de l'angle nord-ouest de l'église (non loin des fonts baptismaux), à l'intérieur d'une pièce maçonnée dont la fonction n'a pas été identifiée (je propose la basse du clocher). Il est décevant qu'aucune datation n'ait été réalisée. Le rapport mentionne que "l’excavation créée par la fabrication de la cloche a été réutilisée pour installer un four à chaux" (dont l’alandier, un petit arc en plein cintre clavé de briques, et le moule de la cloche sont bien visibles sur la troisième photo ci-dessus). Quoi qu'il en soit de l'antériorité de l'un ou de l'autre, ces excavations semblent bien anciennes et la cloche fondue ne semble pas être celle qui fut remplacée en 1902.

Si l'on applique un coefficient de 3,5 entre le plus grand diamètre des cloches et leur poids, comme pour les 3 dernières cloches (où ce coefficient varie de 2,77 à 4,14), alors le poids de cette cloche de 48 cm environ aurait été de 168 kg. Ce poids, qui semble loin des 300 kg estimé pour la cloche cassée reprise en 1902, plaide aussi en faveur d'une cloche autre et antérieure à celle détruite en 1902.

 

Remerciement à Claude Deroletz (photos aux archives, sources : 99 O 1619/chemise 4, première), à J. Hérouart (photos des cloches en janvier 1992, au camescope, dans leur état actuel en 2007 et les deux premières photos du portique). Autres crédits photo : INRAP (AFAN, p. 22 pour les deux premières photos) pour le moule à cloche ; Le Journal d'Abbeville, photo AL 853006 (25 juillet 1985).

Dernière mise à jour de cette page, le 21 mars 2009.

 

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