L'ETOILE ET SON HISTOIRE par Ghislain LANCEL
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Les loisirs à L'Etoile vers 1950

Les journées de labeur étaient longues et les gens travaillaient dur, mais ils savaient aussi se distraire. Pour le milieu du XIXe siècle, si récent, on pourrait penser que tout le monde s'en souvient, et pourtant non, certains loisirs comme "Ch’ju d’dgise", le jeu de Guise, ont presque totalement disparu, y compris dans les mémoires... A côté des sports, de la pêche et du bal du dimanche après midi, on trouvera donc ici quelques souvenirs d'activités ludiques qui avaient l'énorme avantage de ne rien coûter, permettant ainsi à tous de participer et de tisser des liens relationnels durables !

Foère eine partie d’pos

Jacky Hérouart raconte. J’avais 10 ans en 1954 lorsque nous avons quitté, mes parents, mes frères et mes sœurs, notre habitation de L’Etoile – entendons par là, le vieux village – pour la rue des Castors, aux Moulins-Bleus – comprenons cette fois, pour une rue située hors agglomération de L'Etoile, plus précisément pour les nouveaux espaces construits entre l’usine des Moulins-Bleus et le vieux village. Ces espaces englobaient donc indistinctement sous cette appellation de Moulins-Bleus, antagoniste de celle de L'Etoile, les écoles des Moulins-Bleus, le stade de foot, la cité Victor Hugo, notre cité d’accueil aux Castors et, fort logiquement, la rue des Moulins-Bleus. C’est précisément dans cette très longue rue rectiligne des Moulins-Bleus que j’ai alors découvert, c’était une surprise pour moi, une coutume de fin de journée propre aux habitants de cette rue. Cette tradition du soir n’existait pas dans les autres rues du village. En 1968, année de mon mariage avec une « fille des Moulins Bleus », cette coutume n’avait déjà pratiquement plus cours mais mon épouse se souvient... Alors écoutons la, puisque c’est elle qui a vécu ces événements.

Autrefois en fin de journée, vers 19 heures 30 après la vaisselle, bon nombre d’habitants venaient s’asseoir sur le seuil de leur porte, sur un pliant ou à même le trottoir pour les plus jeunes. Cette coutume s’effectuait surtout en période d’été lorsque le soleil s’était estompé et que l’on se trouvait à la fraîche contre les habitations. On appelait cela « Foère eine partie d’pos », passer une partie de la soirée sur le pas de la porte. C’était une pratique très ancienne qui n’existe plus aujourd’hui. A cette époque la télé n’existait pas encore, la T.S.F. très peu présente dans les foyers, ainsi des groupements s’effectuaient par groupe de cité et ce tout le long de la rue des Moulins Bleus, sur près de 800 mètres !

Les hommes discutaient de leur journée de travail « ach l’usine », de leur « gardin », de leur élevage de poules et de lapins ou bien du dernier match de foot ou encore de l’équipe locale de ballon au poing. Les femmes tricotaient, raccommodaient les socquettes pour la énième fois, ou commentaient la dernière recette de cuisine expérimentée à peu de frais ! Quand aux enfants ils étaient autorisés à rejoindre leurs copains sous réserve de rentrer à la maison au premier appel. Ils jouaient à saute mouton, à la marelle, à la guise, au ballon en prenant soin de ne pas envoyer ce dernier dans les jardins. Ces jeux s’effectuaient à même la rue puisque les voitures étaient à peine existantes.

Parfois l’heureux possesseur d’un poste de T.S.F. l’installait dehors. Le lundi, à partir de 20 h 30 on écoutait le « Radio Crochet » et tout le monde dans un même élan entonnait le dernier refrain à la mode, Ma cabane au Canada, Etoiles des neiges, sans oublier la plus célèbre... Le temps des cerises ! Le mercredi soir c’était « Quitte ou double » avec Zappy Max ; les plus érudits montraient leur connaissances répondant aux question avant le candidat. Lorsqu’ils se trompaient des éclats de rire et des moqueries fusaient de toutes part, mais c’était très convivial.

A 21 heures des centaines d’ouvriers quittaient l’usine Saint Frères et remontaient la rue, pour la plupart à pied, en vélo pour quelques uns. Parfois ces ouvriers s’intégraient aux groupes et la discussion reprenait de plus belle. La soirée s’éternisait jusque vers 22 heures, ou un peu plus tôt pour ceux qui devaient se lever à 4 heures du matin pour être présents au poste à 5 heures. Alors tout le monde rentrait chez soi et l’on se promettait de revenir le lendemain soir.

Dans la journée, c’était surtout les retraités et les enfants que l’on trouvait dans la rue des Moulins Bleus. Comme cette rue ne mène nulle part sinon à l’usine, elle était le domaine personnel de ses habitants, tout comme leur habitation et leur jardin. Ces rassemblements d’enfants, de personnes âgées et d’adolescents étaient une bonne aubaine pour les photographes professionnels, ils pouvaient vendre leurs clichés des groupes immortalisés en tirage carte postales, on en connaît plusieurs.

Tout le monde se connaissait, tout le monde ou presque travaillait chez Saint Frères. Si par malchance un homme tombait malade en pleine saison de jardinage aussitôt ses voisins immédiats venaient lui « retourner » [bêcher] son jardin, planter ses pommes de terre ou semer ses graines. Le jardin avait une place prépondérante dans les activités. Si on redoutait que la pluie ne vienne gâcher la soirée et nous empêche de Foère eine partie d’pos, les hommes avaient toujours la parade « Ca fait du bien pour el gardin » ! [D'après une idée et les souvenirs de Jacky Hérouart et de Micheline Bonnard].

Marelle (la)

Le soir, avant la Seconde guerre, pendant que les parents de la rue des Moulins-Bleus bavardaient devant leur pas de porte – ils allaient « Foère eine partie d’pos » –, les filles jouaient à la marelle. Ce jeu est très connu, mais chaque région a sa règle du jeu. A L'Etoile, il y avait même deux variantes. La plus en vogue était celle-ci : on traçait la marelle sur la route avec une grosse craie [voir ci-contre]. On jetait un palet dans la case 1 et, à cloche-pied, on poussait ce palet à l’aide du pied dans la case 2, puis 3 et ainsi de suite jusqu’à sortir au Ciel. Il était interdit de poser le 2e pied à terre, de faire sortir le palet de la case visée ou même qu’il ne s’immobilise sur une ligne du tracé de la case, interdit aussi que le pied « en service » vienne se poser sur une de séparation entre les cases. Le palet consistait en une simple pierre que l’on choisissait la plus plate possible. Le jeu se corsait quand il fallait jeter ce palet dans l’une des cases 6 à 10, les plus éloignées ! En effet, on commençait bien sûr par la case 1 et quand la joueuse était arrivée au Ciel, elle recommençait à la case 2, et ainsi de suite jusqu’à 10. La gagnante était celle qui sortait la première à la case 10. C’est un jeu d’adresse qui avait le mérite de ne rien coûter, si ce n’est l’usure prématurée d’une ou des deux chaussures ! [J. Hérouart].

Guise (Le jeu de)

Pendant que les filles jouaient à la marelle, les garçons jouaient au jeu de guise, un jeu typiquement picard (Ch’ju d’dgise). Là aussi il y avait des variantes. A L'Etoile on posait deux briques à champ sur le sol, éloignées de 20 centimètre environ, sur lesquelles on posait un simple bâton que l’on choisissait assez solide et long d’une trentaine de centimètres. Armé d’un second bâton, assez solide aussi mais cette fois long d’environ un mètre, par exemple un bon manche à balai, on le passait entre les deux briques et d’un coup sec il fallait envoyer le petit bâton le plus haut possible. Quand il retombait il fallait taper dessus le plus fortement possible. Le gagnant était celui qui envoyait son bâton le plus loin. Ce n’était pas très facile ! La difficulté consistait à rattraper ce bâton au vol ! Si l’on avait la chance qu’il retombe verticalement, ça allait, à condition toutefois de l’attraper en son milieu mais surtout pas à une extrémité, auquel cas il tournait pratiquement sur place ! Et si malheureusement il retombait horizontalement ou presque, alors on avait peu de chance de le frapper ! Les adultes pratiquaient également ce jeu. Cet ancien jeu d’adresse picard n’est pas sans rappeler le base-ball ! Il ne coûtait absolument rien, mais pouvait faire la fortune des vitriers ! [J. Hérouart, ancien joueur].

 
Deux photos de variantes de préparatifs du jeu "al' djise !" (Régis Guéant, 1958)

 

Remerciements : Jacky Hérouart et Régis Guéant. Crédit photographique : Régis Guéant.

Première publication, le 29 mai 2006. Dernière mise à jour de cette page, le 7 juin 2010.

 
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