L'ETOILE ET SON HISTOIRE par Ghislain LANCEL

Arguvium et Stella :

compléments chronologiques et justificatifs

 

831 : Dénombrement des villages (ou fermes), possessions et sujets de l'abbaye de Saint-Riquier (fondée vers 625), fourni par l’abbé Henry sur ordre de l'Empereur Louis le Débonnaire, en 831. Soyons prudents ! La seule version connue de ce dénombrement est donnée dans la Chronique abrégée de l'abbaye de Saint-Riquier, par Jean de la Chapelle. Malheureusement l'ouvrage ne fut écrit que plus de 650 ans après ce dénombrement, en 1492 ! De plus cette chronique originale manque et n'est connue que par deux copies, celle de D. Grenier [AN, Dpt mss, Picardie 27 (Paq. 4, art. 3)] et celle de la Collection Baluze [BN, Baluze 42, f° 142-192]. Dans la copie de D. Grenier, on relève respectivement aux 15e, 21e, 22e et 23e positions du dénombrement les lieux de Argoules, Lestoille, Bourdon, et Moriaucourt. Dans la version de Baluze, que l'on considère généralement comme plus sérieuse, folio 152 recto, dans la colonne de gauche et aux mêmes numéros de ligne 15e, 21e, 22e et 23e lignes, on relève par contre les lieux de Argonne [et non Argoules, sans erreur de lecture possible], de Lestoille [L'Etoile], de Bonidoy? [Bonidon (?), lire : Bouchon ou Bourdon ?] et de Moriancour [Moreaucourt] ! Bien des questions se posent alors ! Pourquoi tant de différences entre les deux versions ? Si Jean de la Chapelle avait eu sous ses yeux le dénombrement au moment de rédiger sa chronique, pourquoi n'a-t-il pas donné les noms des villages en latin ? Ces incohérences montrent que les copistes, et/ou probalement Jean de la Chapelle lui même, ont donc transcrit et francisé les noms de villages pour les rendre compréhensibles aux lecteurs, délaissant les noms des villages disparus, actualisant et ajoutant certainement ceux des villages s'étant développés postérieurement sur les anciens terroirs (comme Levillain l'a démontré pour certaines copies de la charte de Corbie). Ainsi L'Etoile et Moreaucourt sont cités bien que Moreaucourt soit un prieuré relevant de Fontevrault... A signaler que L'Etoile n’est cité ni par Hariulf, ni en 1170 dans les 13 fiefs primitifs [MSEA, t. 16, p. 3 et 26].

943 : Mention Stella dans une note sans aucune référence de lieu ni de source, rédigée par D. Grenier (peu avant la Révolution) " Exiit edictum a rege, ut universalis conventio fieret apud villam quae dicitur Stella. C'étoit le roi Louis d'Outremer ; Sigebert? ad ann. 943. (8) " [BN, Pic 200, 8e papier de D. Grenier)].

Louis IV d'Outremer, fils de Charles le Simple, fut roi de France de 936 à 954. Il régna sous la tutelle d'Hugues le Grand. A noter que le 17 décembre 942, Guillaume Longue-Épée, duc de Normandie, fut assassiné à Picquigny [Chronique des Français]. Ce village, "qui est dit" Stella, est-il bien celui de Picardie ? Et surtout, la source était-elle un document original inconnu, ou un commentaire décalé de plusieurs siècles sur un fait qui se serait déroulé vers 943 ?

Fin du XIe siècle (Gervin, Arguvium et Stella) :

     Les archives du chapitre de la cathédrale d'Amiens confirment implicitement qu’au début du XIIe siècle la paroisse de L'Etoile n’existait pas. Rappelons d’abord que le trente-sixième évêque d'Amiens fut Gervin, évêque de l'an 1091 à 1102 environ. On pense qu'il ne jouissait pas de tout son bon sens. Cependant, il avait réussi d'abord à se faire investir abbé de Saint-Ricquier (le 23 octobre 1071) – il est vrai sur proposition de son oncle, qui portait d'ailleurs le même nom –, puis il était devenu évêque... par le moyens d'intrigues qu'il avait financées avec l'argent de ce monastère. Il fut alors accusé de simonie pour cette affaire, – et plusieurs autres, dont la vente de l'anneau de St-Honoré – mais, dans un premier temps, il sut faire défendre ses intérêts auprès du pape. Au mois de novembre 1095 il se rendit au Grand Concile convoqué et présidé par Urbain II, à Clermont (Auvergne), concile dans lequel la parole ardente d'un pèlerin picard, Pierre l'Ermite, entraîna le chef de la chrétienté, les prélats et les seigneurs de France, à décider par acclamation l'entreprise de la première croisade. Finalement Gervin, désavoué, quittera son diocèse vers 1100, et sera remplacé vers 1102 ; il mourra au monastère de Marmoutiers, près de Tours, le 10 janvier 1104 [Soyer, p. 41-3].

     La charte 43 du cartulaire I du Chapitre [ADS, 4 G 2966, publié par Roux, t. 1, p. 15-17], rédigée vers 1091-1099 [S. Lecoanet , p. 138/9], donne copie d'un acte qui voit cet évêque Gervin demander un obit en mémoire des droits (oblations, et présentation ?) qu'il concède au chapitre sur l'autel d'Arguvium, avec ses dépendances, savoir Moreaucourt et Bouchenelle (Bouchon) : " Quidam igitur nostre principalis congregationis canonicus, Salomon nomine, Roberti scilicet clerici filius, nostre paternitatis gratiam adiit et suis amicorumque suorum precibus postulavit quatinus altare ville que dicitur Arguvium cum appendiciis suis, scilicet Morolcurte et Bocenello, tali pacto ab ipso reciperem... " [Extrait de la charte 43 (4 G 2966)]. Le fief Bouchenelle à L'Etoile, situé à proximité des Argones vers Bouchon, était cité en 1788 [ADS, 1C 2175/129].

     L'abbé Roze, qui analyse cette charte en commentaire du nécrologe d'Amiens [MSAP, t. 28, p. 318-9, 369], émet des conjectures sur ces lieux dénommés en latin et qu'il donne pour Argoules [!] et ses dépendances, Moreaucourt et Bouchon. Remarquons d'abord qu'il aurait été plus naturel de traduire Arguvium par Argœuvres (bien que ce village soit déjà distant de Bouchon de 20 km), mais, le texte faisant référence au Ponthieu, l'auteur en arrive à proposer Argoules (ce qui porte l’éloignement à 40 km pour des dépendances…) Madame S. Lecoanet, qui relève également cette charte dans sa thèse, opte de même pour Argoules, mais avec une visible réserve. Ces historiens ignoraient certainement qu'un lieu-dit de L'Etoile se nomme – aujourd'hui encore – les Argones. C'est de toute évidence ce site situé entre Bouchon et L'Etoile qu'il faut voir en Arguvium ! Cette charte nous apprend par ailleurs que ces lieux étaient alors de Ponthieu puisque l'archidiacre de Ponthieu et Vimeu y disposait d'un tiers de l'autel. Mais ce que l'on retiendra c'est que, s'il n'y a aucune mention de Stella, c’est cette appellation n'existait pas encore, du moins comme paroisse !

     Si l'on doutait encore qu'Arguvium précéda ou voisina Stella, il suffirait de consulter le nécrologe de la cathédrale d'Amiens, rédigé en 1256, soit un siècle et demi après la rédaction de l'acte ci-dessus. A cette date la paroisse était par contre bien identifiée et le scribe a naturellement actualisé les dénominations. Le 5 des calendes de février l'obit pour ce même évêque Gervin, enregistre la donation de l'autel de L'Etoile au chapitre d'Amiens : " Eodem die, obitus Gervini, Episcopi hujus ecclesie, qui dedit nobis altare de Stella. In cujus anniv. xx sol. divid. " [MSAP, t. 28, p. 311, d'après Cart. VI du Chapitre].

     Dans le cartulaire I du Chapitre, partie concernant les cens, à une date non précisée, mais qui ne peut être comprise qu’entre 1099, date de la charte de Gervin, et même 1179 (bulle de Moreaucourt) et 1218 (date généralement reconnue pour la rédaction de ce cartulaire), on trouve la première mention de la paroisse de L'Etoile (Stella). Cette fois les environs de L'Etoile sont clairement indiqués : Argones, Moreaucourt, Bouchenelle, Bouchon jusqu'à une tourelle (celle du Camp-César), la chaussée (la Cauchie, actuelle D 216), et le Camp-Wadin (lieu-dit encore usité) : " In ecclesia de Stella habet mater ecclesia Ambianensis impositionem sacerdotis et in festo Omnium Sanctorum et in Nativitate et Purificatione et Pascha duas partes oblationum et sacerdos terciam et minuta decima similiter dividitur ; et tercie partis magne decime habet mater Ambianensis duas partes et sacerdos terciam in his territoriis quorum nomina subscribuntur : in territorio de Argovia, de Moralcurt, de Bochenel, de Bochon usque ad turellum et usque ad veterem calceiam, et preterea in Campo Winehan"[G 2966, fo 122, d'après Roux, t. 2, p. 155]

     Pourquoi est-ce Arguvium, futur Stella, qui eut les honneurs de la charte passée entre Gervin et les chanoines ? Rien ne permet de répondre à cette question. On notera toutefois que lors du concile de Clermont en l'an 1095, l'évêque Gervin avait naturellement côtoyé Pierre l'Ermite, prédicateur de la première croisade. Se pourraît-il alors que ce moine né à Amiens ait jadis prêché en notre village et que Gervin ait voulu, par cette charte, se faire pardonner ses fautes en donnant satisfaction aux chanoines qui l'auraient prié de leur donner, en guise de reliques, une paroisse devenue symbolique ?

1130 : Année (1130, ou 1136) gravée sur la plaque de la porte Sud de l'église (disparue peu après l'incendie...). Il y aurait eu une plaque portant la même année sur la porte du pigeonnier du château (en partie détruit).

 

 

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