L'ETOILE ET SON HISTOIRE par Ghislain LANCEL |
Avant que d'être seigneur de L'Etoile (Somme), Ambroise Léopold Jourdain fut surtout un négociant en gros, de produits alimentaires (blé), au commerce débordant largement d'Amiens jusqu'à diverses villes d'Europe. L'Etoile, et plus particulièrement les Moulins-Bleus lui ont permis de développer considérablement sa production de farine, avec une technique nouvelle, économique.
Très probablement le grand-père d’Ambroise Léopold était-il déjà un négociant important en blé. On voit en effet dès 1643, année difficile, une lettre du maïeur d’Abbeville mandant aux échevins d'Amiens de bien vouloir laisser partir de cette ville 6 gribanes chargées de blé du sieur Jourdain [AA 70/43 (18 juin 1643)].
Le 20 octobre 1761 Jourdain l'aîné (père d’Ambroise Léopold) est l'un des 6 syndics élus à la première élection de la Chambre du commerce d'Amiens. Et Ambroise-Léopold sera, après 1782, l'un des représentants chargés par la Chambre de défendre à Paris les intérêts du commerce picard [BSAP, t. 40, p. 387, 408]. Son fils Charles-Léopold sera élu comme étant l'un des quatre premiers représentants du commerce en l'an III, occupera le poste refusé par son père au Conseil d'agriculture en l'an X et sera élu président de la nouvelle Chambre du Commerce en l'an XI [BSAP, t. 42, p. 239, 240 et 247].
Jourdain de L’Eloge avait acheté la seigneurie de L’Etoile le 17 septembre 1766. Dès janvier 1767 on a vu qu’il commençait la construction de moulins à L’Etoile. L’année suivante, le 11 juillet 1768, l’intendant Dupleix recommandait au public par voie d’affiches et de journaux d’aller entendre le sieur Bucquet, lequel avait déjà fait ses preuves dans plusieurs formations à la mouture dite économique. Il séjournerait à Amiens pour exposer sa méthode. [AA 32 f° 199 v°]. Nul doute que Léopold fut convaincu par le procédé (et n’est-il pas même à l’origine de la venue du sieur Bucquet ?)
Le profit semble l’objectif premier de Jourdain de L’Eloge. Pour y arriver il innove, défend ses intérêts avec acharnement en cherchant les failles dans les lois, fait de nombreux procès, se sert de ses appuis et, semble-t-il, force un peu le destin. Etant l’un des plus gros fournisseurs de farine d’Amiens et de sa région, il est respecté – ou craint –, d’autant plus que la pénurie de pain et les disettes se font sentir. Sa fortune (et ses méthodes) ne lui valent pas que des amis. En 1777, il est mis en cause, ainsi que d'autres marchands, pour avoir sorti des grains de la ville d'Amiens [BMA, FF 1345]. En 1781, alors qu’il adresse un placet pour protester des 355 livres de capitation qu’il doit payer à la ville d'Amiens, les officiers municipaux lui répondent sans ménagement : « Le Sr Jourdain de l’Eloge, dont le commerce est très étendu, très lucratif et dans la plus grande activité, et qui réunit à ces facultés de vastes et considérables possessions en terres et seigneuries peut bien payer 355 l. […] bien auparavant […], il n’avait pas encore ajouté à ses possessions en terres celle de la seigneurie considérable de L’Etoile, il n’avait pas encore d’équipage à la ville » [AA 29, f° 90 r° (7 juillet 1781)]. Il n’y a pas de petits profits. En 1787 il adresse une lettre au maire d'Amiens pour s’opposer à l’augmentation du salaire des porteurs du quai et obtenir le retour à l’ancien tarif [BB 295/51 (13 décembre 1787)].
Le rigoureux hiver 1788 sera l’une des causes de la Révolution. Pour Jourdain de L’Eloge ce sera l’occasion de jouer un double rôle, celui de bienfaiteur auprès des pauvres affamés en même temps que de profiteur du système par influences et procès. Le 16 décembre 1788, alors que le gel risque de stopper l’action de tous les moulins à eau, il obtient des échevins que soit exécuté aux frais de la ville d’Amiens un encaissement de la roue « moudresse » aux moulins de L ’Etoile. Ceci doit se réaliser en échange de la promesse d’approvisionner les habitants d'Amiens de toutes les farines qui s’y trouveront jusqu’au dégel. Mais lors de la délibération du lendemain matin, par la voix de M. Poujol, l’on pense au contraire qu’il serait préférable d’effectuer cette opération aux moulins d'Amiens. L’après-midi, a lieu une nouvelle réunion et l'on négocie avec plus de force : « qu’il seroit prudent de ne pas abandonner l’opération projettée à faire au moulin de l’Etoile, qu’il conviendroit aussi d’engager M. Jourdain de l’Eloge à faire amener à Amiens par terre les farines qu’il a à l’Etoile ». Le 18 décembre le registre aux délibérations de la ville d'Amiens rapporte que non seulement l’opération d’encaissement des roues des moulins de l’Etoile a bien été effectuée par le sieur André Boinet, charpentier, avec le nombre d’ouvriers nécessaires, en la présence de M. Jourdain, mais qu’il a été prévu de lui acheter aussi du riz pour assurer la subsistance des pauvres. Et effectivement on entérine de suite l’achat de 20 tonnes de riz, payés par la ville et à distribuer pour les fêtes de Noël. Mais le lendemain, devant l’impossibilité de trouver des emplacements suffisamment vastes pour préparer les portions, il est décidé que, pour Noël, la distribution du riz serait remplacée par celle de pain… Enfin la délibération du 24 décembre rapporte une lettre de M. Jourdain, lequel informe qu’il a remis 190 sacs de farine première et 123 sacs de grosse farine. Il est décidé de le remercier et de lui mander que les circonstances ne rendent plus nécessaire la continuation de la mouture à la grosse [BB 98, f° 36 à 40 r° (du 16 au 24 décembre 1788)]. Mais les transports de grains de L ’Etoile à Amiens continueront puisque le 21 juillet 1789 il est décidé de gratifier de 5 sols par jour les hommes de troupe du détachement du régiment de Conti qui effectuent les escortes militaires de ces transports de blé (ainsi que de ceux en provenance de St-Valéry) [BB 98, f° 135 v°]. Une telle gratification, d’un montant total de plus de 45 livres (soit 90 hommes durant 2 jours !) est encore accordée pour le trajet L’Etoile-Amiens des 30 et 31 juillet 1789 [CC 619 (document non retrouvé dans l’énorme dossier, mais cité p. 136 de l’inventaire)].
Puis la Révolution étant en voie d’achèvement et la disette s’éloignant, c’est l’heure des comptes, … et des règlements de comptes ! Le 11 juin 1793, alors que la Convention Nationale, par décret du 28 mars 1793, avait accordé des indemnités à verser par la commune d’Amiens à la Société Civique et à trois particuliers – dont Jourdain de L’Eloge –, celle-ci se révolte, estimant que les particuliers n’ont œuvré qu’à titre personnel et n’ont pas à recevoir de la commune des indemnités. Les pertes occasionnées par le pillage des grains et les ventes ordonnées à bas prix ne peuvent être prises en considération que pour la Société Civique, association d’esprit charitable créée pour remédier à la disette. Les échevins entendent le dire et de le faire savoir par un imprimé de 16 pages ! [Arch. Rév. 1A 8/4 (1) – Délibération du 11 juin 1793]. Encore un fois Jourdain de L’Eloge finira par obtenir satisfaction. Pour son rôle dans l'Association Civique, il est décoré de l'ordre de St-Michel et il obtiendra en 1793 une indemnité confortable de 35.441 livres pour les pertes subies en revendant son blé au-dessous des cours. Naturellement il ne percevra cette somme qu'après des démarches réitérées, mais aux dépens et malgré les protestations de la commune d'Amiens [BSEA, t. 20, p. 292 – MSAP, t. 25, p. 36, 37-8].
Par sentence du Palais à Paris, en date du 17 septembre 1766, les seigneuries et terres de l'Etoile et Condé-Folie-Bas (ainsi que celles de Bouchon) sont adjugées à Ambroise Léopold Jourdain et sa femme. Le sieur Jourdain fait alors rapidement construire six moulins hydrauliques neufs sur le site des Moulins-Bleus, dont les trois premiers destinés aux bois de teinture (triturage de bois importés d’Inde ?) Mais c’est par la production de farine qu’il connait une renommée considérable. Dès 1769 il destine les trois autres moulins, à la mouture du blé suivant un procédé nouveau, dit de la mouture économique. En reconnaissance, le gouvernement royal lui propse une récompense pécuniaire, mais, prévoyant, il la refuse, préférant prier le gouvernement de vouloir bien la convertir en protection... [AC Amiens, série CC].
C'est dans ses moulins de l'Etoile, appelés les Moulins bleus, que furent convertis en farine les grains achetés en Hollande dans l'année 1775, pour la ville de Paris, grains qui arrivèrent de Hollande sur la halle en onze jours, et qui prévinrent alors une famine [D'Allonville, note page 44 ].
La Révolution passée, les moulins des Moulins-bleus sont réduits à l’inactivité. Jourdain de L’Eloge s'oriente vers d'autres lieux, en particulier Argoules, où il sera inhumé.
1761 (11 janvier) : Placet contre les gribanniers inactifs pour cause de morte-eau (1761) [1 C 1397].
1763 (19 janvier) : plainte contre les gribanniers d’Abbeville [1 C 1398].
1778 et 1779 : « Jourdain de Lesloge » fait partie de la trentaine des associés cités pour la Société de Musique d'Amiens [BMA, H 3562 (almanachs des autres années non consultés)].
1786 (7 octobre) : Vente d’un tiers de la Seigneurie de Bouchon à Léopold Jourdain de L’Eloge, écuyer, seigneur de l’Etoile, Condé-Folie-Bas et autres lieux, à lui vendu par Charles Marie Damerval, écuyer, seigneur de Bouchon et Dame Marie Geneviève Mélange, son épouse, moyennant 21.000 livres, par acte du 7 octobre 1786, transcrit 30 octobre 1786 [1 B 48 fol 78]
1789 (30 mars) : Jourdain de L'Éloge, qui se dit écuyer, assiste en personne à l'assemblée générale du 30 mars 1789 [AN, B III, 3, p. 719].
1789 (19 juin) : Jourdain de L’Eloge fils, député du comité de l’association civique, œuvre pour que le hallage s’effectue avec des chevaux [1 C 2013].
1789 (28 septembre) : intervention demandée en faveur de M. Jourdain de L'Éloge, sur des attaques injustes dont il est l'objet [1 C 2017].
1790 (avril) : Jourdain de l'Eloge livre à l’abbaye St-Jean d’Amiens, du riz pour les pauvres, pour un montant de 324 livres 11 sols 6 deniers, somme portée dans les dettes de l’inventaire, dans les derniers jours de l’abbaye [BSAP, n° 54, p. 182 et suiv.]
1790 (4 juin) : député auprès de l'Assemblée Nationale pour y défendre le commerce [1 C 2015]
1791 (7 juillet) : acquisition de Valloires, pour 261.000 francs, par Nicolas François Poultier, command (homme) de Jourdain de L'Éloge [BSEA, t. 20, p. 286-311 (Valloires, par Mme Agache-Lecat, avec preuves et références) – Mentions succintes par : Dubois – Pic. Hist. et Mon., t. 3, p. 193]
1791 (décembre, et février 1792) : ses deux derniers fils partent à l'étranger pour y apprendre le commerce et la langue [L 135, f° 93].
1792/3 : achats de la ferme de Montplaisir à Colline (district de Montreuil, Somme) [comme command de sa fille Flore (il demeure alors à Amiens) AN, ET/IX/ Silly (21 mars, 22 juin et 13 septembre 1793)], de la seigneurie de Sailly-au-Bois (Pas-de-Calais), du fief de Colincamps (Somme), du bois d'Airaines, des couvent des Carmes [Voir Ms 1346, p. 347] et presbytères de St-Firmin à la Porte, à Amiens [BSEA, t. 20, p. 292].
1795 (12 floréal an III – 1er mai 1795 ; 20 floréal an III – 9 mai 1795) : Jourdain de L'Éloge se montre très actif à Amiens, lors de la famine de l'an III. Il encourage et souscrit à d'importants emprunts et obligations [Calonne, Histoire..., t. 2, p. 546, 548 qui transcrit BB 112, p. 57 v°, 81].
1795 (28 avril) : demande de restitution de contribution foncière, imposée au rôle d'Argoules, par Jourdain de L'Éloge, demeurant actuellement à Versailles [L 117, f° 4 v°].
1808 : réclamation pour une double contribution foncière adressée par Argoules et Maintenai, suite à une imprécision dans la délimitation des départements de la Somme et du Pas-de-Calais [99 M 80931/2].
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Publication Ghislain Lancel.
Première publication, le 18 janvier 2016. Dernière mise à jour, idem