L'ETOILE ET SON HISTOIRE par Ghislain LANCEL |
Les titres des colonnes désignées sont : Noms des ouvriers ; Total des sommes [Salaire brut] ; Loyers [pour ceux qui disposaient d'un habitat fourni par St-Frères] ; Retenue ; Jardin ; Divers ; Amende ; Caisse ; Baquets ; et Somme à payer [Salaire dont on a soustrait le total des autres colonnes]. Ces colonnes sont précédées de colonnes, vides pour les ouvriers, mais remplies pour les salariés. Pour ces derniers, bien que sans titre, il est évident que ces colonnes mentionnent le nombre de jours et le nombre d'heures de présence (durant la quinzaine n° 93), puis le montant de rémunération par journée pleine.
La première colonne est double, se composant d'un numéro et du nom de l'ouvrier ou du salarié. Le numéro est vraisemblablement celui de l'ordre de passage lors de la distribution des payes. Il vont de 1 à 714, avec en plus quelques doublons (97, 178, 194, etc.), et en moins la fin de la deuxième centaine (de 252 à 300) et quelques numéros qui manquent anormalement (13, 74, 83, 96, etc.) Cet ordre de passage est visiblement celui des hommes en premiers (de 1 à 371) - les tisseurs jusqu'à 251 puis les divers salariés à partir de 301 -, puis celui des femmes et des hommes retardataires (372 à 714). Par contre, dans le document, l'ordre d'inscription est différent. Il ne concorde que pour le début de la liste (n° 1 à 251) ; suivent les quelques tisseurs retardataires : 354, 355, 178 (doublon) et 194 (doublon). L'ordre d'inscription est ensuite beaucoup plus disparate, ainsi que le montre la petite rubrique suivante, le Bobinage, avec les numéros 571, 573, 591, 598 et 574.
Les noms sont toujours indiqués, mais les prénoms sont parfois réduits à une initiale, ou à une mention, père ou fils. Une recherche ayant pour objet d'associer chaque nom d'ouvrier à un habitant a occasionné un bon nombre d'hésitation, que ce soit par rapports aux fichiers des naissances ou à celui du recensement de 1881. En attendant une exploitation des recensements de tous les villages environnants de L'Etoile il faudra donc associer avec prudence les prénoms réels et les surnoms d'un temps, si fréquents à cette époque.
Les salaires bruts de la quinzaine (colonne Total des sommes) vont de 0,80 franc, pour seulement 4 heures de travail au poste de préparation à la filature au taux de 2,50 francs par jour, jusqu'à 72 francs pour Napoléon HERVIN, avec 12 jours d'appointements [contremaître] au taux de 6 francs par jour. La moyenne, toutes payes confondues, est de 22,55 francs (et l'écart-type de 11,37 francs). Quelques Totaux sont plus importants, comme les 97,50 francs et 114,00 francs à Ludovic LOIR, mais ils correspondent visiblement à des paiements de travaux et peut-être de matériel (Nivellement-cour et Batiment-chaudière).
La première colonne des retenues est celle des loyers. Rappelons que ce loyer, d'environ 3 francs, figure en retenue pour 58 bénéficiaires. Toutes les rubriques y sont représentées : Tissage, filature, mouilleur, appointements (contremaîtres), etc. Colonne suivante, on relève 38 jardins dont le prélèvement est, pour ceux qui veulent bénéficier de leur production, d'environ 1,64 francs par quinzaine.
Colonne Divers, on compte 67 personnes ayant une retenue de salaire (moyenne : 2,75 francs, maximum 10 francs). Il est présumé que cette retenue est une avance sur salaire. Par contre 29 personnes payent une amende, allant de 25 centimes à 2 francs !
Un montant est prélevé à la colonne « caisse ». Il est probable qu'il s'agit d'une participation à une caisse de solidarité. Ce montant est de 0,45 francs pour tous les tisseurs, et presque tous ceux qui figurent dans les rubriques des salariés (Graissage, Métrage, Mouillage, etc.) Les rares exceptions sont pour une femme (la seule, semble-t-il, qui soit tisseuse) et quelques hommes qui ont alors une mention P (Pauvre ?). Il est généralement de 0,30 francs pour les autres rubriques (bobinage, pelotonnage, etc.) La préparation à la filature fait exception avec les deux valeurs, 30 centimes pour les femmes et 45 pour les hommes. Enfin il est de 15 centimes, pour ceux qui semblent être tous des enfants de 9 à 12 ans (filature).
L'énigmatique « baquet » est la dernière des retenues. Presque tout le monde y participe, et pour le même montant, 5 centimes. Font exceptions, ceux des rubriques « Batiment chaudières » et ceux des travaux à l'ancienne usine et à la ferme. Selon une hypothèse, le baquet serait le bassin individuel dont chacun disposait aux WC !
Dans ce Grand livre, l'ordre des payes est structuré, classé en grandes catégories. Les premiers inscrits sont les ouvriers et ouvrières, travailleurs dont les fiches de paye, bien que quasiment toutes différentes, ne détaillent pas le temps de présence (sauf 4 exceptions). Ils se répartissent en diverses : Tissage (une page et demie, 242 personnes), Bobinage (5), Pelotonnage (27), Tramage (42), Parage (8), Tramage-Ech... (5) et Ourdissage (1). Viennent ensuite les salariés. Pour eux la durée du travail est précisée, en jours et en heures, sauf pour les dernières rubriques (de Réorganisation de l'ancien tissage à Travaux à la ferme de L'Etoile) où il s'agit essentiellement de frais pour travaux. Les diverses rubriques au titre des des salaires sont : Magasin des matières premières pour la filature (1 personne), Graissage/Balayage pour la Filature (3), idem pour le Tissage (4), idem pour les trans(formati)ons? (1), Métrage/Pliage (6), Aide chauf(fage) et cond(uite) de machines (2), Veilleur de nuit (1), Divers (22 + 3), Mouilleur à la filature (17), Préparations à la Filature (69), Filature à la filature (!) (108), Appointements [Contremaîtres] (10), Ent(retien) du matériel (20).
Les dernières rubriques concernent des dépenses pour travaux. Ces lignes sont sans numéro de paye (sauf pour le Puits) et parfois un corps de métier remplace un nom. Les titres en sont : Réorganisation ancien tissage (3 lignes), Ecurie et réfectoire (2), Ent(retien) des constructions (2), Bâtiment chaudières (23 personnes et 3 corps de métier), Nivellement cour (4 lignes), Dix maisons ouvrières (3), Elévation atelier neuf (2), Puits (3 personnes avec numéro), Travaux à L'Etoile-Usine (6), Travaux à L'Etoile-Ferme (12).
La seconde moitié de la dernière page est la Récapitulation où toutes les rubriques sont reprises avec les mêmes dénominations (sauf celle de main-d'ouvre qui remplace celle d'ouvrier). Pour Saint-frères, le total des sommes (salaires bruts et dépenses) est de 15 554 francs, mais seulement de 14 767 francs à payer, compte tenu des diverses retenues (203,85 francs de loyers, 185,85 F de retenues, 62,35 F de jardin, 66,25 F de divers, 22,75 F d'amandes, 217,95 F de caisse, et 28 F de baquet). Les comptes sont d'une rigoureuses exactitude (les vérifications effectuées donnent de minimes et très rares erreurs). Ils s'achèvent par un rectificatif « Déduire du compte d'amande 2 francs retenus à tort au n° 208 de la quinzaine 92 » et par un complément de 29,50 F dans la colonne Jardin, au nom de Romain CAILLEUX.
L'acte d'achat de l'usine des Moulins-Bleus par Saint-frères en 1883 ne mentionne pas de rachat d'autre usine ni de ferme à L'Etoile. Laissons à J. Hérouart le soin de donner des précisions sur les emplacements des travaux mentionnés : « Réorganisation de l'ancien tissage » concerne la partie tissage de toile pour voile de l'ancienne usine ; « Travaux à L'Etoile-Usine » s'applique à la démolition de l'usine qui se trouvait dans le village, en face et à gauche de la Rue aux sacs (ancienne parcelle B 766 ?) ; et « Travaux à L'Etoile-Ferme » est relatif à la ferme située à proximité de Moreaucourt (ferme de l'Habit), qui appartenait à Mr Saint. Enfin le titre Puits est justifié par le besoin énorme d'eau qui servait au séchage de la toile (par un procédé utilisant des cylindres où passait la vapeur) et, en son temps, à l'alimentation des fontaines situées en face de chaque cité ouvrière pour les besoins du personnel, et ce jusqu'en 1936, année où la commune commença à prendre en charge les adductions d'eau.